À Night City, certains bars restent neutres. Certains marchés sont sous la coupe des gangs. D'autres rues appartiennent aux mégacorporations. Mais la clinique de Varek, elle, appartient à ceux qu'on a laissés tomber.
Aucune enseigne pour signaler son existence. Aucun plan ne la répertorie. Impossible de la trouver sur le Réseau ou dans les bases de données médicales. Ceux qui la cherchent n'obtiennent jamais d'adresse précise – juste quelques mots murmurés à voix basse, entre deux contrats ou au fond d'un bar où les regards pèsent plus lourd que les eddies.
« Si tu veux vivre… demande Varek. »
L'entrée change constamment. Une porte condamnée. Une arrière-cour. Une ancienne station technique oubliée sous les fondations d'un immeuble. La clinique a l'air de toujours déménager sans jamais quitter son quartier.
Ceux qui parviennent jusqu'à elle découvrent un lieu hors du temps.
Les néons diffusent une lumière fatiguée sur des murs couverts de câbles, de pièces détachées et de vieux outils entretenus avec un soin presque maniaque. Les étagères débordent d'implants reconditionnés, de prothèses réparées et de composants dont les numéros de série ont disparu depuis longtemps. Rien n'est neuf ici… mais tout fonctionne.
Au cœur de ce chaos organisé travaille le docteur Varek.
Ancien ripperdoc dont personne ne connaît vraiment le passé, sa réputation dépasse les frontières des quartiers pauvres. Certains prétendent qu'il était autrefois chirurgien pour une mégacorporation. D'autres racontent qu'il a servi dans une unité militaire spécialisée avant de disparaître des registres officiels. Lui ne confirme jamais rien.
En revanche, il impose une règle que tout Night City connaît.
Pas de corpos. Pas de flics. Jamais.
Peu importe la somme proposée.
Les plus téméraires ont essayé d'acheter son silence. Les plus arrogants ont tenté de le menacer. Aucun n'a obtenu ce qu'il voulait. Curieusement, ceux qui insistent finissent toujours par comprendre qu'il existe des endroits où l'argent cesse d'être la monnaie la plus précieuse.
Varek ne travaille pas pour le pouvoir. Il répare ceux qui vivent sous son poids.
Mercenaires. Netrunners. Coursiers. Dockers. Petits fixers. Ouvriers des zones industrielles. Ou simplement des anonymes dont le seul crime est de ne pas être assez riches pour que leur vie compte.
Dans cette clinique, les implants ne servent pas à grimper les échelons d'une entreprise. Ils servent à continuer de respirer.
Chaque cicatrice raconte une dette. Chaque prothèse est une seconde chance. Chaque patient repart avec un peu plus de chrome… et souvent un peu moins d'illusions.
Cette nuit-là, la porte s'ouvrit sur une jeune femme.
Sa peau sombre contrastait avec la pâleur des néons. Son regard trahissait plus de fatigue que de peur. Sous sa veste usée, son avant-bras gauche était enveloppé d'un bandage de fortune dont le tissu portait encore les traces d'une brûlure neurale.
Elle se présenta simplement.
— Nyra.
Pas de nom de famille. Pas de questions. Dans la clinique Varek, chacun laisse une partie de son passé derrière la porte.
Le docteur posa sur la table un avant-bras cybernétique reconditionné. Une interface rare, débarrassée de tous les verrous propriétaires que les mégacorporations installent pour garder leurs utilisateurs sous contrôle.
Une pièce illégale. Précieuse. Libre.
Pendant que les instruments s'animaient dans un discret cliquetis métallique, Varek observa la jeune netrunner.
— Tu sais ce que ça implique ?
Nyra acquiesça.
Elle savait. Accepter cet implant revenait à couper définitivement les derniers liens qui la rattachaient aux systèmes officiels. Plus de mises à jour certifiées. Plus de maintenance agréée. Plus aucun retour possible.
Seulement sa propre compétence. Et sa capacité à survivre.
Lorsque les premiers voyants de l'implant s'illuminèrent sous sa peau, un léger sourire apparut sur son visage.
Pour la première fois depuis longtemps, son bras lui appartenait de nouveau.
Au-dehors, les sirènes continuaient de traverser Night City. Comme toujours. La ville poursuivait sa course sans remarquer qu'une vie venait de changer dans une clinique que personne n'était censé connaître.
Et demain, un autre inconnu frapperait à cette porte.
Les corpos ont les meilleurs chirurgiens… mais les survivants choisissent Varek.
NOTES DE L'ARTISTE : CONCEPTION & MÉTHODOLOGIE
Pour cette pièce, intitulée « Les angles morts & Connexions clandestines », j’ai voulu retranscrire la tension brute et l’intimité d'une opération chirurgicale hors-cadre. L'intégralité de l’œuvre a été réalisée sur du papier Arches aquarelle grain satiné en 300g. Ce support d'exception encaisse parfaitement les lavis d'encre sans gondoler, tout en offrant une surface lisse idéale pour la précision de la plume et la dépose du pigment sec.
Le travail s’est articulé en trois phases principales :
Phase 1 : Esquisse structurelle — Pose des volumes anatomiques de Nyra et du Doc Varek, mise en place des implants mécaniques et construction de la perspective étouffante de la clinique clandestine (toile de câbles suspendus, écrans de contrôle et matériel de fortune).
Phase 2 : Tracé et Encrage — Un retour aux sources à la plume traditionnelle. J’ai préparé mon encre de Chine à l'ancienne, en frottant le bâton d'encre sur la pierre à l’eau pour obtenir un noir absolu et profond. Ce tracé minutieux permet de figer les détails des visages, les textures des prothèses et l'arrière-plan industriel.
Phase 3 : Finalisation & Couleur — La colorisation est un processus hybride en deux temps. D'abord, une première couche au lavis (encre de Chine & Encres à l'eau) pour poser les valeurs de gris , les couleurs et structurer les contrastes de lumière (le plafonnier froid et la lueur de l'implant). Ensuite, par-dessus, j’ai retravaillé et saturé l'ensemble aux crayons de couleur Castle. Cette superposition est essentielle pour casser la monotonie du médium liquide, saturer le jaune de la combinaison et obtenir cette texture granuleuse et cette profondeur chromatique qui plongent le spectateur dans l’atmosphère viciée des bas-fonds de Night City.