« Au-delà de la vie et du trépas, il existe une vérité plus ancienne — et plus terrifiante. »
À Mor-Azhra, les morts n’avaient jamais le temps d’apprendre le silence.
Ils bougeaient sous la terre sèche, non par envie, mais parce que d’autres volontés, plus vieilles et plus froides, les tiraient sans relâche vers une parodie de mouvement. Les tombes s’ouvraient toutes seules, comme des blessures mal cicatrisées, et les os, lissés par les siècles, se remettaient à grincer sous le poids d’une obéissance vide.
Tout en haut, parmi les flèches tordues et les dômes lézardés, Kael regardait son royaume.
Aucun vent ne soulevait ses voiles. Aucune lumière ne cherchait son visage. Il n’était pas une silhouette dans ce monde — il était comme un vide qu’on aurait imposé à la réalité. Là où il se tenait, la vie se retirait, comme si elle se souvenait d’une trahison.
Sous lui, sa gargouille avançait lentement, avec une précision calculée, ses griffes raclant la pierre des ruines. Elle n’avait pas été créée, mais arrachée — tirée des plus anciens rêves de la roche et forcée à servir. Ses ailes, larges et déchirées, portaient encore le souvenir des cieux qu’elle n’avait jamais vraiment connus.
Kael posa une main sur la nuque froide de la bête.
Un geste presque tendre.
Mais avec lui, rien ne l’était jamais vraiment.
Parce que dans ce royaume où les autres nécromanciens régnaient par la quantité — armées, reliques, savoirs interdits — Kael, lui, cherchait autre chose. Il ne voulait pas dominer les morts.
Il voulait les rendre impossibles.
Supprimer la frontière, pas entre la vie et la mort — mais entre exister et ne plus être.
C’est pour ça qu’il avait fait de Mor-Azhra non pas une capitale, mais une expérience.
Chaque cadavre relevé, chaque esprit arraché à son repos, chaque fragment d’âme retenu au bord de l’oubli n’était qu’un essai, une ébauche, une tentative maladroite vers une vérité encore plus terrible.
Et pourtant, ce n’était plus assez.
Parce que même les morts finissaient par lui échapper.
Pas en fuyant, mais en se décomposant, en se dissolvant, en retournant à ce néant que même sa volonté ne parvenait pas à maîtriser tout à fait.
C’est là que l’appel est venu.
Pas du ciel — les cieux étaient vides depuis longtemps — mais des profondeurs du monde, là où même les racines de la réalité semblaient pourrir. Une pulsation lente, irrégulière, comme le battement d’un cœur qui n’aurait jamais dû exister.
La gargouille s’arrêta.
Kael pencha légèrement la tête.
Et pour la première fois depuis des temps oubliés, quelque chose qui ressemblait à de l’intérêt traversa son être.
Sans un mot, il dirigea sa monture vers les terres au-delà, là où les ruines laissaient place à des étendues plus anciennes encore — des lieux que même les autres nécromanciens évitaient, non par prudence, mais par instinct.
Parce que certains secrets ne promettent pas le pouvoir.
Ils promettent quelque chose de bien plus définitif.
Et Kael, dans sa dépravation sans fond, comprit aussitôt :
Ce qu’il cherchait depuis toujours n’était ni dans la vie — ni même dans la mort.
Mais dans ce qui attend que les deux échouent.
Et Mor-Azhra, derrière lui, continuait de respirer — lentement, péniblement — comme un cadavre qui aurait oublié comment cesser d’exister.