L’aphantasie est une particularité neurologique dans laquelle l’esprit ne génère pas d’images mentales volontaires. Là où certains ferment les yeux et visualisent une scène, un visage ou un objet, je ne perçois qu’un espace noir.
Cela ne signifie pas une absence d’imagination.
L’imaginaire existe pleinement — il emprunte simplement d’autres chemins : les idées, les structures, les récits, les sensations, la logique des formes.
Des artistes mondialement reconnus partagent cette singularité cognitive :
Glen Keane, créateur de personnages emblématiques tels que La Petite Sirène ou La Bête, explique souvent qu’il ne “voit” pas ses personnages avant de les dessiner : il les ressent par le mouvement, l’énergie et la structure.
Ed Catmull, cofondateur de Pixar et pionnier de l’animation numérique.
Pour ceux qui souhaitent approfondir le sujet, plusieurs publications scientifiques et articles de référence abordent l’aphantasie, notamment les travaux du Dr Adam Zeman (University of Exeter), ainsi que des articles de la BBC ou de Scientific American.
BBC News (Juin 2015) : « Aphantasia: A life without mental images » par James Gallagher. C'est le premier grand média européen à avoir relayé l'étude du Dr Zeman.
Scientific American : « When the Mind's Eye Is Blind » (Une analyse sur la diversité des modes de pensée).
University of Exeter : Les travaux du Dr Adam Zeman (Le chercheur qui a nommé l'aphantasie).
Mes dessins naissent rarement d’une vision soudaine.
Ils commencent le plus souvent par une anecdote, un fragment historique, une question laissée sans réponse, un détail réel que je détourne jusqu’à en révéler le potentiel narratif.
Pour Le Messager de Baker Street, tout est parti d’un fait étonnant : à l’époque des crimes de Jack l’Éventreur, certains lecteurs écrivirent réellement à Arthur Conan Doyle, persuadés que l’esprit de Sherlock Holmes pourrait résoudre l’affaire.
À partir de là, je bâtis un monde possible.
Je n’aperçois pas la scène intérieurement.
Je la développe par les mots, jusqu’à ce qu’elle acquière une densité, une époque, une tension, une cohérence.
Avant le dessin, il y a l’écriture.
Chaque œuvre commence par un script détaillé où je définis :
la composition générale,
l’angle de vue,
les personnages,
les attitudes,
les vêtements,
les objets,
les textures,
la lumière,
les intentions narratives.
Ce texte remplace, pour moi, ce que d’autres construisent mentalement par l’image.
Il constitue l’ossature invisible de l’œuvre.
Avant que la main n’intervienne, le dessin existe déjà sous forme de structure.
Une fois le script posé, commence la fabrication.
L’esquisse
Un tracé au graphite permet d’ajuster les volumes, les rapports de force, les équilibres.
L’encrage
L’esquisse s’efface progressivement au profit du trait définitif, réalisé au stylo technique. C’est à ce moment que le dessin prend sa présence réelle.
La finition
Un lavis à l’encre vient installer la profondeur, les contrastes et l’atmosphère. Quelques touches de couleur guident ensuite le regard et soulignent certains points narratifs.
Même à cette étape, j’accepte les écarts : si le dessin exige mieux que le script, je suis le dessin.
Longtemps, j’ai cru ne pas être fait pour créer.
Je dessinais en reproduisant l’existant, sans comprendre pourquoi l’invention pure me semblait inaccessible. J’ignorais simplement que d’autres imaginaient par l’image, tandis que je pensais autrement.
Découvrir l’aphantasie m’a permis de renverser cette croyance.
Ce que je prenais pour une limite était en réalité un mode de fonctionnement différent. Il ne me manquait pas quelque chose : il me fallait une autre méthode.
En comprenant cela, j’ai cessé de chercher à créer comme les autres.
J’ai commencé à créer comme moi.
Je ne dessine pas une vision fugace.
Je construis un univers par le récit, la logique, la matière et le trait.
Ma main ne fait qu’exécuter ce que mon esprit a patiemment bâti.