Acte 1 : L'Ascension des Monts Cendrés
Le ciel des Monts Cendrés était gris sale, comme une vieille cicatrice qui n’arrive pas à guérir. Aelarion avançait seul sur les pentes noircies, sa cape imprégnée de suie, ses bottes crissant sur la roche vitrifiée. Aucun chant d’oiseau, pas un souffle de vent — rien que ce silence lourd, celui qui annonce les catastrophes.
Il n’aurait jamais dû venir.
Les anciens l’avaient prévenu, pas par sagesse, mais par peur. Les flammes sous la montagne n’étaient pas naturelles, et ce qui y dormait n’était ni bête ni esprit, rien de ce que les elfes savaient nommer. Mais Aelarion n’était pas venu pour écouter les anciens. Il était venu pour voir s’ils avaient raison. Ou tort. Parce que si le monde changeait — et il changeait bel et bien — alors les vieilles peurs, il fallait les mesurer soi-même, pas les hériter sans réfléchir.
Acte 2 : L'Éveil du Titan
Une immense fissure barrait la pente devant lui, béante comme une gueule. Une lueur rouge en pulsait, irrégulière, comme un cœur trop gros pour battre normalement. La chaleur en sortait par vagues, suffocante, à rendre l’air difficile à respirer. Aelarion s’arrêta. Quelque chose bougeait. Pas dans la roche. Sous la roche.
Un grondement monta, si profond qu’il lui fit vibrer les os. La fissure s’élargit dans un craquement sinistre, et la lave jaillit — lente d’abord, puis violente, éclaboussant la pierre en gerbes incandescentes. Aelarion recula d’un pas, la main sur la garde de son épée. Il savait déjà qu’elle ne servirait à rien.
La chose émergea. D’abord une tête, immense, comme si la pierre elle-même avait décidé de prendre vie. Des écailles d’un rouge sombre, parcourues de veines lumineuses, palpitaient d’une chaleur presque insoutenable. Puis vint le corps — serpentin, colossal — qui s’extirpa de la lave comme d’un manteau trop étroit. Le Wyrm. Ses yeux s’ouvrirent. Deux brasiers conscients. Ils se posèrent sur Aelarion.
Acte 3 : La Pression de l'Ancien
Et pendant un instant — un seul — le monde sembla suspendu. Aelarion ne bougea pas. Il resta là, face à une créature qui avait vu naître les montagnes.
« Tu es loin des bois, elfe. »
La voix n’était pas un son. C’était une pression dans son esprit, une chaleur qui pensait. Aelarion serra les dents, refusant de plier sous cette intrusion.
« Et toi, loin de ton sommeil, » répondit-il, la voix plus ferme qu’il ne l’aurait cru.
Un souffle brûlant s’échappa des narines du Wyrm, faisant fondre la pierre à ses pieds.
« Le monde change. Même ce qui dort doit parfois se rappeler qu’il peut encore brûler. »
Aelarion observa la créature. Ce n’était pas qu’une bête. Il y avait dans son regard une ancienneté… et quelque chose de plus sombre encore. Une conscience qui n’était ni bonne ni mauvaise — juste indifférente à tout ce qui était fragile.
Acte 4 : La Vérité du Monde
« Alors brûle, dit-il. Mais pourquoi me parler ? »
Un silence suivit. Puis le Wyrm se pencha, son immense tête descendant jusqu’à ce que ses yeux soient à hauteur de l’elfe.
« Parce que tu n’as pas fui. »
« Parce que je voulais voir, »répondit Aelarion.
Le Wyrm sembla réfléchir.
« Et maintenant que tu vois ? »
« Maintenant, je comprends pourquoi les anciens avaient peur. »
Un grondement, plus profond, plus long. Peut-être un rire.
« La peur est utile. Elle maintient les faibles en vie… jusqu’à ce qu’ils rencontrent quelque chose qui s’en moque. »
La lave continuait de couler, engloutissant lentement la pierre. Aelarion savait qu’il n’y aurait pas de pacte. Juste un moment où deux existences irréconciliables s’étaient croisées. Le Wyrm redressa la tête et s’éleva, quittant la lave dans un rugissement qui fit trembler toute la montagne, traçant des sillons de feu dans le ciel gris.
Puis il disparut. Aelarion resta seul. Ce n’était pas une victoire. Ni une défaite. C’était une vérité. Il ne parlerait pas d’un monstre. Il parlerait d’un monde qui s’éveillait. Et de choses qui, désormais, choisissaient quand brûler.