Aux lisières de la forêt de Nîrhal – là où la lumière du jour se fragmente en éclats argentés entre les branches noueuses – Faelar avançait sans un bruit. Peu de chants racontent son histoire, car il fait partie de ceux qui veillent dans l’ombre, dont les pas n’effleurent même pas la mousse.
À ses côtés marchait Elarar, un élan aux bois majestueux, comme sculptés par le passage des saisons. On raconte que chaque pointe de ses ramures garde un éclat de l’hiver passé et que son regard porte la mémoire des forêts bien avant que les premiers royaumes ne soient tracés.
Faelar n’était ni prince ni seigneur, mais un gardien des sentiers oubliés. Enveloppé dans sa cape verte, il observait le monde avec une patience qui semblait aussi ancienne que les arbres. Sa lance – fine et légère – ressemblait plus à une branche vivante qu’à une arme. Car pour les siens, la guerre était un dernier recours et la vigilance, une seconde nature.
Elarar, lui, n’était pas une monture. Aucun mors ne guidait ses pas, aucune bride ne limitait sa liberté. Il avançait de son plein gré ; et pourtant, il ne s’écartait jamais du chemin que Faelar n’avait même pas besoin de lui montrer. Leur lien n’était pas celui d’un maître et de sa bête, mais celui de deux alliés unis par un pacte silencieux.
Ce jour-là, quelque chose n’allait pas dans la forêt.
Les oiseaux s’étaient tus et le vent lui-même semblait hésiter à traverser les clairières. Faelar leva doucement la tête, ses oreilles captant une dissonance à peine perceptible. Une odeur étrangère flottait dans l’air – une senteur de pierre froide et de cendre – qui n’avait rien à faire ici.
Elarar s’arrêta net. Ses sabots cessèrent de toucher le sol. Il écoutait, immobile. Puis, sans un son, il tourna la tête vers l’ouest.
« Tu l’as senti, toi aussi ? murmura Faelar. — ... » L’élan ne répondit pas, mais ses muscles se tendirent, prêts à réagir.
Ils quittèrent le sentier. Plus ils s’enfonçaient, plus les arbres semblaient anciens, leurs troncs tordus comme des mains figées dans une prière oubliée. Une brume légère s’éleva, glissant entre les racines comme un souffle venu d’un autre temps.
Et c’est là qu’ils la découvrirent : une clairière morte.
Au centre, la terre était noire, comme brûlée sans flammes. L’herbe avait flétri et même les pierres semblaient avoir perdu leur éclat. Là où une source chantait autrefois, il ne restait qu’un silence lourd. Faelar descendit d’Elarar. Il posa un genou à terre, effleurant le sol du bout des doigts. Une froideur anormale lui parcourut la peau.
« Ce n’est pas une simple souillure, murmura-t-il, c’est une blessure. »
Elarar inclina la tête, ses bois captant une lueur pâle dans la brune. Soudain, un frisson traversa la clairière. Quelque chose les observait. Pas une créature, mais une présence — une volonté ancienne, étrangère à la forêt. Elle ne respirait pas, ne bougeait pas... mais elle était là.
Faelar se releva lentement : « Nous ne sommes pas seuls. »
Un craquement. Puis un autre. Des ombres se mirent à glisser entre les arbres – floues – comme si la nuit elle-même s’était détachée du ciel pour ramper entre les racines. Elarar frappa le sol. Une seule fois. Et le monde sembla retenir son souffle. Faelar posa alors sa main sur le flanc de l’élan et, dans ce simple geste, passa toute une résolution, ancienne et solide.
« Nous ne laisserons pas la forêt tomber. »
Les ombres avancèrent. Et dans la lumière pâle d’un jour qui s’éteignait, l’éclaireur et l’élan firent face à ce qui n’aurait jamais dû franchir les frontières des bois anciens.
Car certains veillent dans les chants... et d’autres, dans le silence.