Il existe des terres dont aucune chronique ne parle car ceux qui s’y aventurent ne reviennent jamais. Pourtant, dans les veillées sans feu, à voix basse et recueillie, on raconte parfois l’histoire de deux êtres : l’un qui n’aurait jamais dû régner… et l’autre qui n’aurait jamais dû penser.
Le Hobgobelin, lui, n’avait pas de nom. Non qu’il fût indigne d’en porter un, mais parce que personne ne restait assez longtemps à ses côtés pour le lui donner, ni pour le lui voler. Son visage ressemblait à une ombre taillée dans de la chair pâle, et ses yeux brûlaient comme deux braises que même le vent le plus violent ne parvenait pas à éteindre. Sa haine n’était pas celle des hommes, passionnée, mémorable, pleine de rancune. Non, elle était comme la tombée de la nuit : inévitable, silencieuse, absolue.
Quant au Troll… il était, tout simplement.
C’était l’essence même de son être. Il était masse, pierre et faim insatiable. Il avançait parce que le sol ne pouvait l’arrêter, et brisait tout ce qui se dressait sur son chemin, simplement parce que c’était là. Pour lui, le monde n’était ni vaste ni ancien, il se résumait à ce que ses mains pouvaient atteindre, à ce que sa force pouvait réduire en poussière.
Et pourtant, malgré tout ce qui les séparait, ces deux-là marchaient d’un même pas.
Aucun pacte ne les liait, aucun serment ne les avait unis. Leur alliance n’était pas le fruit d’un choix, mais celui d’un manque. Le Hobgobelin, trop frêle pour survivre seul dans ces royaumes brisés où il errait, avait trouvé dans la brutalité du Troll une forteresse vivante, mouvante. Et le Troll, trop simple pour déjouer les pièges de ceux qui pensent et manigancent, avait trouvé dans l’esprit tortueux du Hobgobelin une direction, pas une lumière, non, mais une poussée dans l’obscurité.
Alors, ils avancèrent, côte à côte.
On raconte qu’un soir, sous un ciel où les étoiles semblaient hésiter à briller, ils tombèrent sur une armée. Elle n’était pas immense, mais bien organisée, avec des bannières flottant haut et des cris portés par la certitude des hommes. Ces derniers aperçurent le Troll et ricanèrent de sa lenteur. Ils remarquèrent le Hobgobelin et méprisèrent sa petite taille.
Mais ils ne virent pas l’union.
Car quand le Troll chargea, ce ne fut pas avec la lourde stupeur d’une bête, mais avec une intention étrangère à sa nature. Et quand le Hobgobelin guida les coups, ce ne fut pas avec la prudence craintive des faibles, mais avec la cruauté froide de celui qui sait où frapper pour briser, non le corps, mais la volonté même.
L’armée se désintégra alors comme un rêve trop fragile pour durer.
Dans la nuit qui suivit, aucun chant ne s’éleva pour honorer les morts.
Le Hobgobelin ne remercia pas le Troll. Le Troll ne comprit même pas la notion de victoire. Ils n’échangèrent ni regard, ni pensée. Pourtant, ils restèrent ensemble.
Car chacun savait, à sa manière obscure, que seul, il n’était qu’une erreur dans la trame du monde.
Ensemble, ils étaient une nécessité.
Et certains sages murmurent encore, dans des lieux où même le vent retient son souffle, que tant que le monde contiendra des failles entre la force et la ruse, entre la pierre et le feu, il verra naître de telles unions. Non pour régner, ni pour durer, mais pour rappeler aux vivants que la destruction n’a pas besoin d’harmonie.
Elle n’a besoin que d’un équilibre assez sombre pour persister.
Et lorsque, parfois, la terre tremble sans raison apparente et que les ombres semblent marcher sans maître, on dit que le Hobgobelin sans nom et le Troll sans pensée ne sont jamais bien loin — avançant toujours, liés non par la volonté… mais par ce vide que nul autre ne saurait combler.