Il fut un temps où les montagnes conversaient encore avec les étoiles, et où le vent portait les secrets des pierres. C’était l’époque de Gimlok, fils de Brundir – celui qui veillait sur les Portes de Khardûm. Peu d’hommes l’avaient vu le visage découvert, mais tous se souvenaient de son regard, pareil à une braise qui couve sous la cendre.
À ses côtés, il y avait Grol, un bélier de guerre né dans les hauteurs si rudes que les aigles eux-mêmes n’y volaient qu’avec prudence. Ses cornes – larges comme des arcs forgés au plus profond des montagnes – portaient les cicatrices de bien des combats. On racontait qu’aucune porte, de pierre ou de fer, n’avait jamais tenu devant sa charge.
Ce matin-là, le ciel était pâle, vidé de toute chaleur. Les montagnes se découpaient, silencieuses, dans une brume aussi ancienne que le monde. Gimlok se tenait devant une arche oubliée, dernier vestige d’un royaume effacé des mémoires. Les runes gravées dans la pierre étaient usées, mais pas muettes. Elles murmuraient encore, pour qui savait tendre l’oreille.
Il posa sa main gantée sur l’encolure puissante de Grol. « Nous y sommes, mon vieux… Là où les promesses ont été trahies.»
Grol souffla – un nuage de buée s’échappant de ses naseaux – comme s’il saisissait le poids de ces mots. Car derrière cette porte dormait un mal ancien. Pas un mal bruyant ou flamboyant, mais un silence — un silence trop lourd, trop profond. Les mineurs envoyés en éclaireurs n’étaient jamais revenus. Et certaines nuits, quand la lune se cachait, on entendait remonter des galeries des bruits sourds… comme un cœur de pierre qui continuait de battre.
Gimlok ajusta son armure. Sur son dos, son marteau runique vibrait doucement, comme s’il reconnaissait ces lieux. «Nous n’entrons pas pour la gloire, murmura-t-il. Ni pour l’or. Mais pour réparer ce qui a été brisé.»
Puis, sans ajouter un mot, il donna le signal. Grol gratta le sol, baissa la tête, et chargea dans un grondement qui fit trembler la terre. La pierre, vieille de siècles, céda dans un fracas qui sembla ébranler la montagne elle-même. Alors que la poussière tourbillonnait et que les ténèbres s’ouvraient devant eux comme une gueule béante, Gimlok et Grol s’avancèrent, sans un regard en arrière.
Car certains serments – même oubliés du monde – ne s’éteignent jamais dans le cœur des Nains.
La lumière du jour s’éteignit derrière eux, étouffée comme une chandelle. Grol avançait d’un pas lourd mais assuré, ses sabots frappant la pierre avec une régularité presque rituelle. Gimlok n’avait allumé aucune torche. Il n’en avait pas besoin. Les runes gravées sur son marteau émettaient une lueur sourde, révélant des parois taillées – non… sculptées – avec une précision que même les anciens maîtres nains n’auraient osé revendiquer.
Cet endroit n’était pas une mine, ce n’était pas une forteresse — non, c’était autre chose.
Les galeries s’élargirent, puis se courbèrent selon des angles impossibles. À mesure qu’ils avançaient, Gimlok sentit une étrange tension lui serrer les tempes, comme si la montagne elle-même refusait d’être comprise. Les proportions semblaient fluctuer. Une colonne paraissait soudain lointaine. Une arche gigantesque rétrécissait à mesure qu’on s’en approchait.
Grol s’arrêta net. Un grognement bas monta de sa gorge – non de peur, mais d’avertissement. «Oui… je le sens aussi, murmura Gimlok.»
Et alors, ils l’entendirent. Un battement. Lent. Profond. Irrégulier. Comme un cœur… mais trop vaste pour appartenir à une créature vivante.
Ils débouchèrent dans une salle si immense que la lueur des runes s’y perdait sans atteindre les murs. Pourtant, quelque chose brillait au centre. Une masse. Pas posée là, mais sortant de la roche elle-même. Une excroissance minérale – veinée de reflets noirs et nacrés – qui palpitait faiblement. Sa surface n’était ni lisse ni rugueuse, mais mouvante, comme si la pierre respirait.
Et tout autour, figés, se tenaient les mineurs disparus. Ou ce qu’il en restait. Leurs corps étaient debout, immobiles, fusionnés à la roche jusqu’à la taille. Leurs visages – enfin, ce qui en subsistait – étaient étirés dans une expression d’émerveillement pétrifié, les yeux grands ouverts, vitreux, tournés vers la masse centrale.
Ils n’étaient pas morts. Pas tout à fait.
Le battement résonna de nouveau. Grol recula d’un pas, les muscles tendus. Même lui, forgé pour la guerre, refusait d’avancer. Gimlok, lui, fit un pas en avant. Puis un autre. Son marteau vibrait à présent avec insistance, presque en désaccord avec lui-même. C’est alors qu’il vit les runes. Elles n’étaient pas gravées. Elles apparaissaient… puis disparaissaient… à la surface de la chose.
Et ce n’étaient pas des runes naines. Ni humaines. Ni d’aucun peuple dont les chants se souviennent. Elles changeaient quand on les regardait. Elles apprenaient. Un murmure s’éleva – pas dans l’air, mais directement dans son esprit. Une voix sans mots. Une invitation. Une promesse.
Gimlok tomba à genoux. Ses pensées se brisaient, envahies par des visions qui n’étaient pas les siennes : des cités sous des océans noirs, des étoiles mortes suspendues dans des cieux étrangers, des montagnes creuses… toutes reliées, toutes vivantes.
Il comprit alors. Ce n’était pas une créature. Ce n’était pas un cœur. C’était une porte. Ou pire — une racine. Quelque chose qui grandissait à travers les mondes.
Grol poussa un cri rauque et chargea. Le choc fut terrible. Ses cornes frappèrent la masse avec une force capable d’abattre une muraille, mais la pierre ne céda pas. Elle absorba l’impact, ondula… puis répondit.
Un silence absolu tomba. Et tous les corps figés autour de la salle tournèrent la tête. En même temps. Leurs regards morts se posèrent sur Gimlok. Le battement s’accéléra. Gimlok serra son marteau. Dans un dernier sursaut de volonté, il arracha son esprit à l’appel. «Non, gronda-t-il – la voix brisée mais ferme. Nous ne sommes pas à toi.»
Il se releva. Et pour la première fois depuis des siècles, un nain frappa non pas pour défendre une porte… mais pour empêcher quelque chose d’en sortir.