Le désert d'Azrakar n’avait ni pitié, ni mémoire. Ses dunes – vastes comme des océans figés – engloutissaient les pas, les noms et les royaumes avec la même indifférence. Parfois, les vents y chantaient — mais ce n’étaient pas des chants humains, seulement le frottement des grains de sable contre des os oubliés.
C’est là que marchait Zahir.
On racontait qu’il avait été un homme autrefois – un guerrier du désert. Mais ces rumeurs dataient d’une époque où les dieux daignaient encore jeter un regard aux mortels. Désormais, Zahir n’était plus qu’un instrument — affûté, brisé et livré aux puissances du Chaos qui murmuraient dans les tempêtes de sable.
Sa silhouette se découpait au sommet d’une crête brûlante, immobile comme une statue forgée par la haine. À ses pieds – enchaînée non par le fer, mais par une domination plus ancienne et plus violente – se tenait la Manticore. Elle avait un nom, mais seuls ceux de sa race étaient dignes de le connaître. Zahir avait renoncé à le lui demander. Le connaître aurait été prétendre le comprendre.
Et personne ne comprenait cette créature.
Son corps puissant frémissait d’une colère constante – comme si chaque instant de son existence était une offense qu’elle devait réparer par la destruction. Sa queue, hérissée de dards venimeux, fouettait l’air sans raison apparente, tandis que ses ailes — vastes et déchirées — soulevaient des tourbillons de sable noirci.
Elle n’obéissait pas. Elle consentait.
Zahir posa une main gantée sur l’échine de la bête. La Manticore grogna, ses muscles se contractant sous la pression, prête à déchiqueter ce contact. Mais elle ne le fit pas. Car elle avait perçu quelque chose chez cet homme : quelque chose qui ne pouvait être tué.
On disait que leur première rencontre avait laissé la terre souillée de sang et de feu. La Manticore avait tenté de le briser ; Zahir avait tenté de la soumettre. Aucun des deux n’avait triomphé. Alors ils avaient continué. Ensemble. Non comme maître et monture, mais comme deux volontés trop violentes pour s’anéantir l’une l’autre.
Depuis ce jour, ils parcouraient Azrakar comme une calamité vivante. Les caravanes disparaissaient à leur passage. Les cités de pierre blanche fermaient leurs portes — non par espoir de résister, mais par désespoir.
Et Zahir chevauchait. Mais jamais en sécurité. Car la Manticore choisissait ses combats. Elle le mettait en péril, l’entraînaît vers des affrontements impossibles, des tempêtes vivantes, des abominations nées du Chaos lui-même. Et chaque fois, Zahir survivait.
Dans cette lutte constante s'était forgée une alliance. Non de confiance — mais de nécessité. La bête ne servait pas l'homme. Elle suivait la tempête qui grandissait en lui.
Un jour, disent les prophètes fous des sables, le désert lui-même se soulèvera et les cieux tomberont comme des voiles brûlés. Au cœur de cette fin, on verra une silhouette : un homme qui n’en est plus un, chevauchant une bête qui n’a jamais été apprivoisée.
Et ensemble, ils ne conquerront rien. Ils réduiront simplement ce qui reste à quelque chose de pire que le néant. Car dans le désert d'Azrakar, il n’y a pas de victoire — seulement des survivants.