Le ciel avait perdu ses couleurs – comme si la lumière elle-même avait déserté ce monde. Et dans ce paysage éteint, Grob avançait. Il ne chantait pas, à la manière des peuples de la surface qui marchent vers leur destin. Il ne murmurait pas non plus. Chez les siens, le silence n’était pas de la paix, mais une corde trop tendue — un souffle retenu avant la morsure.
La bête sous lui, massive et nerveuse, écrasait la pierre et la poussière d’un pas lourd. Elle n’avait pas de nom. Pourquoi en donner un à ce qui doit seulement obéir ? Elle vivait, mordait, saignait. Cela suffisait.
Grob, lui, avait un nom. Et ce nom, il l’avait arraché.
Petit même pour les siens – le corps tordu et l’esprit tout autant – il avait grandi dans les entrailles de cavernes où la lumière n’était plus qu’un souvenir raconté par les anciens ; et encore, ces récits étaient pleins de haine. Chez les gobelins, on ne naît pas mauvais. On le devient à force de respirer.
Et Grob avait bien respiré.
Son regard vif et mauvais balayait les reliefs déchirés devant lui. Chaque rocher, chaque ombre, chaque souffle de vent lui murmurait une promesse. Non pas d’espoir, mais de conquête. Là où d’autres voyaient un monde à parcourir, Grob voyait un monde à prendre.
Il n’était pas seul dans sa quête, même si personne ne marchait à ses côtés. Derrière lui traînait une mémoire noire — trahisons, cris étouffés, du sang versé dans des galeries trop étroites pour fuir. Il se souvenait. Les gobelins se souviennent toujours, mais jamais pour pardonner. Un chef l’avait brisé, autrefois. Un maître l’avait humilié. Et dans les profondeurs, ces offenses ne s’effacent pas. Elles fermentent.
Alors Grob avait attendu.
Et quand il avait frappé, ce n’avait été ni noble ni juste. Mais rapide, vicieux, définitif. Il n’avait pas seulement pris sa place. Il avait pris sa haine, l’avait faite sienne, l’avait nourrie jusqu’à ce qu’elle déborde des murs de la caverne. C’est comme ça qu’il avait quitté les ténèbres d’en bas. Pas pour fuir. Pour étendre.
La surface était vaste – trop vaste pour les faibles. Mais Grob n’était plus faible. Il portait en lui quelque chose de plus ancien que sa propre vie : une volonté brute, déformée, une faim sans repos et sans limite.
Le Warg grogna, flairant une odeur dans le vent – une trace de vie, peut-être. Grob tira légèrement sur les rênes, un rictus cruel retroussant ses lèvres.
« Là, grinça-t-il d’une voix qui rappelait le son d’une lame sur la pierre.»
La bête accéléra. Ils ne cherchaient ni richesse ni terre fertile. Ils cherchaient ce qui pouvait être pris, brisé, soumis. Chaque rencontre serait une épreuve, chaque victoire un pas de plus vers quelque chose de plus grand — un pouvoir qui n’avait pas encore de forme, mais dont Grob sentait déjà le poids dans son crâne.
Il ne rêvait pas de royaume. Il rêvait d’un monde où tout tremblerait à son passage. Parce que Grob n’était pas un héros de contes anciens. Il était ce que les contes préfèrent ne pas nommer.
Et sous le ciel pâle, tandis que le vent se levait comme pour fuir devant eux, le gobelin et sa monture sans nom poursuivaient leur marche. Ils portaient avec eux une nuit qui ne venait pas des étoiles, mais de ce qui grandissait, en silence, dans le cœur des êtres.
Et cette nuit-là, elle avait trouvé son cavalier.